Fuite

J’ai participé à un concours d’écriture dont le thème était « Dé/connexion ». Malheureusement, je n’ai pas été sélectionnée alors je peux me permettre de partager mon texte ici à présent. Ma nouvelle est un chouilla autobiographique. Un chouilla.

 

Sept heures tapantes, le déclic caractéristique du réveil grésille une microseconde ; temps absolument insuffisant pour me laisser le couper avant que le bourdonnement assourdissant de la radio ne m’agresse les oreilles. Technique imparable pour être d’une humeur de chien le reste de la journée. Dehors, il fait encore nuit et la brume glaciale laisse à peine percevoir la lueur jaunâtre des lampadaires. Je n’ai pas envie de me réveiller. Et encore moins de me lever. Je n’ai pas envie de quitter mon cocon doux et chaud, je n’ai pas envie d’ouvrir les yeux, de revenir à la réalité. Cette réalité moche, froide, triste. Mon rêve était si savoureux. Après tout, pourquoi le devrais-je ? Les seules choses qui m’attendent là dehors sont la solitude et le travail perpétuel. Souvent, je me demande si je veux vraiment participer à ça, si c’est vraiment vers cette voie que je veux m’orienter. Certains jours mon but paraît si fragile, je ne vois plus vraiment le sens de tout ça, c’est tellement loin de moi.

Nouveau grésillement, cette fois-ci, ma main est plus rapide. Encore quelques minutes… C’est fou comme la frontière entre le sommeil et l’éveil est confuse. Comme on peut si facilement passer d’un monde à l’autre. Un moment on est conscient et la seconde d’après, on a plongé dans un autre univers. Un univers où le temps n’a plus la même valeur. Parfois, il m’est impossible de savoir dans quel état je me trouve, comme si j’étais dans les deux mondes à la fois, sur une frontière invisible. L’esprit trop embrumé par ces visions chimériques.

Le réveil s’emballe, je l’entends à moitié, je sais qu’il faut m’arracher à cette douce illusion. J’ai épuisé mon temps ; je vais être en retard si je traîne encore. À contrecœur, je soulève une paupière. Puis l’autre. J’ai les yeux rouges et bouffis. Je râle, je grommelle, je baille, je soupire lourdement. La nuit semble plus claire, la brume est moins épaisse, le soleil déploie timidement quelques rayons glacés sur la ruelle.

Je sors un pied de sous la couette. Froid. Trop froid. Pourquoi s’infliger ça ? Machinalement, j’attrape mon téléphone au pied de mon lit. Pas de notification. Pas de message. Rien. Comme d’habitude. Je pousse la couette d’un coup, comme un pansement qu’on arrache. Je frissonne. La matinée va être longue.

 

Midi, animé par un système électrique, le grand écran blanc remonte lentement, laissant apparaître une plaque portant l’inscription « Amphithéâtre René Fontaine ». Il y a quelques semaines de cela, le doyen était venu nous souhaiter la bienvenue. Je me souviens qu’il avait affirmé vouloir rendre notre première année la plus humaine possible. Je ne comprends pas vraiment comment il compte s’y prendre ; la seule chose que nous connaissons des professeurs est leur voix qui sort des haut-parleurs et les seuls adultes que je croise sont les techniciens qui vérifient les cartes d’amphi tous les matins. La répartition des presque mille-huit-cents élèves se faisant par ordre alphabétique, je suis séparée des personnes que je connais, et bien sûr, ce concours étant très compétitif personne ne parle à personne et les regards sont dédaigneux. Impossible de se faire des amis… Quant à ceux que j’ai déjà, je ne les vois presque plus, faute de temps. Il n’y a rien d’humain là-dedans. Même si je suis, tous les jours, entourée d’une bonne centaine d’étudiants, je ne me suis jamais sentie aussi seule.

Sortie de l’amphithéâtre étouffant, je peux enfin quitter la fac, je peux enfin rentrer chez moi. Dans cette chambre si triste aux murs en papier. Le lundi, la BNU est toujours bondée alors je ne m’y essaie même pas. Les écouteurs dans les oreilles, je n’entends plus rien des bruits de la ville. Je pédale mécaniquement pendant un temps qui me semble infini et de plus en plus long au fil des jours. Une petite dizaine de musiques se sont succédées, sur ce chemin dont je ne découvre plus rien à présent. Je ne fais plus vraiment attention en réalité, c’est à peine si je vois où je vais. Trop occupée par mes pensées, à moitié ailleurs. C’est comme si, seul mon corps était encore là.

Klaxon, collision évitée de justesse, les deux mains sur le guidon, le cœur battant la chamade et le souffle court. Mon esprit est vite revenu sur terre, le feu est rouge et je suis en plein milieu de la route.

 

Seize heures, j’ai bouffé tout le cours d’enzymologie d’un coup, je suis écœurée. Je me connecte à Spotify. Playlist de Noël ? Pourquoi pas ? Ça pourrait remplir cette journée d’une infime chaleur.

« Start spreading the news, I’m leaving today… »

Franck Sinatra envahit la pièce et j’esquisse un sourire. Ça fait du bien.

Un coup d’œil à mon portable. Toujours pas de notification. Toujours pas de message. Toujours aussi seule. Dans le couloir, les allemands semblent s’amuser. Encore plus seule. Un peu comme Bridget Jones. Tiens, ça me donne envie de regarder ce film. Oui mais je dois travailler… Bon, mais j’ai bien avancé aujourd’hui, je peux bien me permettre ce petit plaisir, non ? Plus j’y pense, plus je suis tentée. Qu’à cela ne tienne, j’allume mon ordinateur. Le temps de me connecter à mon compte de streaming, je regrette déjà cette décision. Mais trop tard, mon choix est fait. Je lance le film. Mon énorme casque sur les oreilles, ça y est, je n’existe plus. Je ne suis plus de ce monde. Je suis Bridget, je suis à Londres, et je suis absolument sous le charme de ce gentleman de Marc Darcy.

 

Générique de fin, un sourire idiot sur les lèvres, je lève enfin les yeux de mon écran. Je suis à nouveau moi, je suis à Strasbourg, dans cette chambre minuscule. Dehors, il fait nuit. Il est presque dix-huit heures et la tonne de bouquins sur mon bureau me décourage. Le mini-frigo fait un bruit d’aspirateur étouffé, c’est chiant. Je n’ai pas envie d’allumer la lumière. Je n’ai pas envie de me bourrer le crâne à nouveau. Et si on arrêtait pour aujourd’hui ? Ce n’est sûrement pas comme ça que j’aurai mon concours… Je pourrais au moins relire les formules de l’UE3A ? Je me fais violence. À tâtons, j’allume l’ampoule dans la salle de bain, aussi grande qu’un placard. J’entrebâille la porte afin de laisser un mince trait de lumière crever l’obscurité de ma chambre. Juste assez de clarté pour pouvoir lire. Je ne veux rien voir de plus que ces satanées formules. Je ne veux pas voir tous ces cours qui s’étalent sur mon bureau, ni cette pancarte d’encouragement qui va me faire encore plus culpabiliser. Je ne veux pas voir mon portable abandonné dans un coin, me rappelant sans cesse, par son silence de mort, que je suis seule.

 

Dix-huit heures trente, j’ai relu mes formules avec cette impression amère que ça n’ait servi à rien, que je n’aie rien retenu, l’esprit trop ailleurs pour être pleinement consciente de ce que je lisais. Il était chouette Colin Firth dans le rôle de Darcy. Il a joué dans quel autre film sympa ? Ah, j’avais bien aimé « Magic in the Moolight » ! Dégouté de cette journée comme de toutes les autres depuis le début de cette année scolaire, j’abandonne toute résistance. C’est fini pour aujourd’hui, je ne travaillerai pas plus. Le temps que le film se charge, je vais éteindre dans la salle de bain. Un coup d’œil à mon reflet dans le miroir ; je ne me reconnais pas. Ou peut-être que je n’aie pas envie de me reconnaître. De m’identifier à cette fille au visage si pâle, aux cernes creusées, au regard tellement vide. J’essaie de sourire, pour voir. C’est pire, c’est trop faux. J’éteins la lumière pour faire disparaître cette vision et je m’empresse de regagner mon échappatoire virtuelle.

Cette fois-ci, je ne sais pas qui je suis. Je ne suis ni Stanley Crawford, ni Sophie Baker, ni aucun des autres personnages de l’histoire. Je ne suis peut-être personne. Mais je vis l’aventure en même temps qu’eux. Je ris lorsqu’ils rient, je pleure, lorsqu’ils pleurent, j’ai presque chaud quand ils ont chaud. Finalement, peut-être que je suis un peu chacun d’eux à la fois. Je m’en fiche, je suis bien. J’ai oublié mes soucis, j’ai oublié ma réalité, j’ai oublié que j’étais seule. Je ne veux pas que ça finisse. Et pourtant, il le faut bien. Mais je ne veux pas. Alors je cherche un autre film pour m’emporter ailleurs. J’oublie de regarder l’heure, après tout, est-ce vraiment important ? J’ai peut-être faim, mais je m’en fiche, je ne veux pas me lever. Tant pis, je mangerai demain.

 

Minuit, le générique de fin d’un énième film défile sur mon écran. J’ai les yeux qui piquent et le ventilateur de mon ordinateur fait un boucan d’enfer. Je fais glisser mon casque de mes oreilles. Les couloirs de la résidence semblent enfin vides et silencieux. Il bruine. À moitié entre la neige et la pluie, comme si la météo, elle-même, ne savait pas vraiment qui elle voulait être. Un dernier coup d’œil à mon téléphone. Plus machinal qu’autre chose finalement…

J’éteins tout, rapidement. Je me couche, rapidement. Pour retourner le plus vite possible dans cet univers où le temps n’a pas la même valeur et où je peux être quelqu’un d’autre, effacer mes obligations.

 

Déclic, grésillement, retour à la réalité…

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